Chronique | La finale Canada c. États-Unis : un événement politique inusité
Il n’y a rien de mieux qu’un conflit politique majeur pour soudainement multiplier les auditoires d’un match de hockey. Et, diront certains, pour refléter l’état du monde. Comme si elle venait d’inventer le bouton à quatre trous, la Ligue nationale de hockey (LNH) se félicitait mardi que le match du week-end dernier opposant ses employés canadiens et américains ait été regardé par 10,1 millions de téléspectateurs en Amérique du Nord. Cette rencontre, qui a été marquée par trois bagarres lors des neuf premières secondes de jeu, a été vue par 4,4 millions d’Américains et par 5,7 millions de Canadiens. C’est remarquable si l’on considère que la population du Canada est presque 10 fois moindre que celles des États-Unis. Au départ, la Confrontation des 4 nations était pourtant un événement sans intérêt majeur d’un point de vue purement sportif. Quelques jours avant le début de la compétition, les amateurs ne cachaient d’ailleurs pas leur manque d’enthousiasme pour ce tournoi sortant de nulle part. Des partisans du Canadien de Montréal, une équipe occupant le 23e rang de la LNH, nous écrivaient même pour déplorer l’interruption de la saison! Pour la LNH, l’exercice consistait à empocher quelques dizaines de millions supplémentaires en faisant porter des chandails de couleurs différentes à ses employés. Aucun enjeu, sinon celui de la nouveauté. Mêmes joueurs. Différent contexte. Un peu comme lorsque la LNH fait disputer des matchs à ses équipes sur des patinoires extérieures. À un an des Jeux olympiques de Milan-Cortina, le département de marketing de la LNH tentait de titiller le public en faisant miroiter le retour des affrontements opposant Aux yeux des joueurs, toutefois, ce tournoi était quand même important. Mais cette importance découlait du fait qu’il s’agissait d’une répétition générale en vue des Jeux de 2026. Afin d’obtenir leur billet pour Milan, plusieurs d’entre eux devaient démontrer qu’ils méritaient leur place. Pour les vedettes de 30 ans et moins, cette compétition s’avérait aussi un rite de passage majeur. La LNH n’ayant pas participé aux JO depuis 2014, il s’agissait de leur première occasion d’accéder à leur Bref, c’est en ayant une médaille olympique en tête que les joueurs participaient à ce tournoi, et non en rêvant à la coupe d’aluminium – qui a échappé de peu aux tarifs de Donald Trump – que la ligue a fait fabriquer pour l’occasion. Au bout du compte, disons les choses comme elles le sont, le match Canada c. États-Unis de samedi dernier et la finale prévue jeudi soir n’auraient jamais suscité autant d’intérêt s’ils n’étaient pas devenus de véritables événements politiques. Et ces rencontres ne seraient jamais devenues des événements politiques si Donald Trump n’avait pas constamment manqué de respect envers les Canadiens en remettant en question leur souveraineté et en menaçant leur stabilité économique. Le monde du sport n’est pas une bulle déconnectée du reste de la société. Au contraire, ce qui se passe dans l’univers du sport n’est que le reflet des courants qui façonnent la société. À ce chapitre, les neuf premières secondes du match de samedi dernier étaient d’ailleurs fort éloquentes. *** Au cours des derniers jours, énormément de gens ont déploré que la politique se soit invitée dans l’arène sportive. Ces gens ne connaissent probablement rien au sport, car la politique dicte depuis toujours ce qui se passe sur la scène sportive internationale. Si Berlin a présenté les Jeux de 1936, ce n’était pas parce qu’Adolf Hitler aimait l’athlétisme. C’était parce qu’il voulait faire de la propagande. Si des pays totalitaires comme la Chine, l’Arabie saoudite et la Russie font la queue depuis 25 ans pour présenter des événements sportifs ou s’approprier des équipes, et même des championnats, c’est pour accroître leur influence et adoucir leur image. Si la Russie a organisé un système de dopage pour améliorer les probabilités de succès de ses athlètes aux Jeux de Sotchi, en 2014, c’était pour des raisons politiques. Si la plupart des pays occidentaux ont boycotté les Jeux d’été de Moscou, en 1980, c’était pour protester contre l’invasion soviétique en Afghanistan. Et quand les pays de l’ancien bloc de l’Est ont boycotté les Jeux de Los Angeles, en 1984, c’était pour rendre la monnaie de leur pièce aux Américains et à leurs alliés. Et si les athlètes russes sont exclus (sauf de rares exceptions) des Jeux olympiques depuis que Vladimir Poutine a déclaré la guerre à l’Ukraine, c’est pour des raisons politiques. *** Au fil des ans, le hockey s’est constamment avéré le miroir de plusieurs grandes rivalités ou conflits politiques. Peut-être parce que la nature physique de ce sport s’y prête particulièrement bien. Au printemps de 1969, la Tchécoslovaquie a infligé deux défaites de suite à l’URSS lors du Championnat mondial disputé à Stockholm. Or, avec l’aide de quelques pays du Pacte de Varsovie, les Soviétiques avaient envahi la Tchécoslovaquie quelques mois auparavant. Galvanisés par la résistance de leurs athlètes, les Tchécoslovaques sont descendus dans les rues par centaines de milliers à la suite de ces deux victoires pour narguer les soldats étrangers. À compter de ce moment, pendant de nombreuses années, les forces de l’ordre tchécoslovaques ont été mises sur un pied d’alerte chaque fois que les deux pays s’affrontaient. En 1972, la Série du siècle a marqué l’histoire chez nous parce que le Canada, censé constituer la suprématie du hockey, a failli perdre la face contre l’URSS, un pays où l’on pratiquait ce sport depuis seulement 25 ans. Deux systèmes politiques et deux modes de vie s’affrontaient. Et deux fiertés nationales étaient en jeu. En retard 1-3-1 après cinq des huit matchs de cette série, les joueurs canadiens ont été presque reniés par leurs concitoyens, avant d’orchestrer une spectaculaire remontée de trois victoires de suite, sauvant ainsi l’honneur national. Cet épisode de notre histoire sportive a été tellement marquant qu’on l’a immortalisé sur des timbres et des pièces de monnaie. En 1980, les Jeux d’hiver de Lake Placid ont été le théâtre du Contre toute attente, une bande de joueurs évoluant dans le réseau universitaire aux États-Unis a réussi à vaincre la puissante formation soviétique qui avait remporté les quatre médailles d’or précédentes. On tend à l’oublier, mais ce match se déroulait aussi dans un contexte de fortes tensions politiques parce que l’URSS avait envahi l’Afghanistan au cours des semaines précédentes. Cette invasion a grandement déstabilisé le Moyen-Orient et a rehaussé de plusieurs crans la guerre froide opposant les deux pays. *** Le sport étant le reflet de la société, le rappel de ces grands matchs et du contexte dans lequel ils ont été joués illustre à quel point le monde dans lequel nous vivons est en train de changer. Tous ces épisodes qui ont marqué l’histoire du hockey opposaient des pays qui n’étaient certainement pas des amis et des alliés comme cela est censé être le cas entre le Canada et les États-Unis. Nous assistons en quelque sorte à quelque chose d’unique. Les spectateurs voient des hockeyeurs américains d’un bord, des Canadiens de l’autre, et supposent que tout est noir ou blanc, puis que chacun se bat sans arrière-pensée pour son drapeau. Mais la réalité est beaucoup plus floue et complexe. Il y a au sein de l’équipe américaine des joueurs qui sont trumpistes jusqu’au bout des ongles, des joueurs qui appuient les démocrates et des joueurs qui vivent au Canada neuf mois par année, et qui comprennent bien leurs voisins du nord. Et dans l’équipe canadienne, personne ne le crie trop fort, mais il y a bon nombre de joueurs qui vivent aux États-Unis depuis plusieurs années, qui s’y sentent très bien et dont les opinions politiques pourraient surprendre. Au final, d’un côté comme de l’autre, le seul fil conducteur qui liera tous les joueurs de chaque équipe sera leur désir de gagner un match de hockey, et probablement de faire plaisir à leurs concitoyens. On ignore ce qui se passera dans cette finale jeudi soir à Boston. Mais on sait pour quelle raison énormément de gens la regarderont. Et on se demande si, un jour, les choses redeviendront comme avant.C’est une augmentation de 203 % par rapport au match Canada c. États-Unis disputé à la Coupe du monde [organisée par la LNH] de 2016 et ça surpasse les auditoires de tous les matchs de hockey présentés depuis 2014 à l’exception des finales de la Coupe Stanley
, soulignait le communiqué de la LNH. les meilleurs aux meilleurs
. vraie
sélection nationale.Miracle sur glace
, l’épisode le plus marquant de l’histoire du hockey américain, et l’un des plus grands exploits américains sur la scène sportive internationale, toutes disciplines confondues.
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